18.11.16

Les perdants magnifiques


Léonard Cohen (1934-2016)


Ce vendredi 18 novembre 2016 à 23h15.
En hommage à Leonard Cohen, ARTE diffuse le documentaire musical Leonard Cohen – Bird on a wire, inédit à la télévision en France.
Le réalisateur Tony Palmer a suivi l’artiste canadien durant toute sa tournée européenne en 1972, immortalisant les concerts comme les coulisses de l’événement. En 2009, il décide de monter une nouvelle version de son documentaire. Les pellicules de 16 mm montrent l’artiste sans artifice, dans les moments les plus enflammés (des versions live de “Famous blue raincoat”, “So long, Marianne” ou “The partisan”) comme les plus routiniers de sa tournée. Véritable ode à la vie sur la route dans les seventies, le remontage final tient du poème visuel, avec une approche intimiste de l’homme et de l’artiste que fut Leonard Cohen.
Le documentaire sera également en ligne sur ARTE Concert dès le 18 novembre et restera disponible pendant 30 jours.

Source : Le Blog TV News 

6.11.16

"Je serai un grand mort"

6 novembre 2016
Tombe de Jacques Rigaut à notre arrivée...




6 novembre 2016
Tombe de Jacques Rigaut juste avant notre départ...



Jacques Rigaut s'est suicidé le 6 novembre 1929 à la Vallée-aux-Loups, il y a 87 ans aujourd'hui. Le 6 novembre de chaque année, je me rends sur sa tombe pour un petit pèlerinage, la nettoyer et y déposer une rose. J'avais noté lors ma dernière visite que le bac à fleurs était désespérément vide. J'ai décidé d'y planter quelques bruyères. Aurélie Joly et Franck Chevalier qui m'accompagnaient cette année m'ont aidé à la tâche de jardinage et de nettoyage. J'en profite pour les remercier. La tombe était sale, couverte de fientes de pigeons, seules quelques fleurs en plastique déposées par une main aimable égayait l'endroit. On me demande souvent où se trouve la tombe de Lord Patchogue, raison pour laquelle je publie ci-dessus la situation exacte de la sépulture. Avant de quitter le cimetière Montmartre, nous sommes allés rendre visite à l'ami Daniel Darc qui repose à quelques mètres de la tombe de J.R. Deux frères de coeur. 




3.11.16

Work In Progress




Quelques nouvelles du chantier en cours. Le (long) chapitre 9 consacré à la période américaine de Rigaut est enfin bouclé. Le chapitre 10 commencera par le retour de Rigaut à Paris fin novembre 1928, se finira un an plus tard avec son suicide le 6 novembre 1929 à la Vallée-aux-Loups et tous les échos liés à ce suicide, dont le principal sera la parution du Feu follet de Drieu chez Gallimard en 1931. Le chapitre 10 sera le dernier chapitre avant l'épilogue. Le bout du tunnel. 





11.10.16

L'autre feu follet




ACTE 1

Le 6 novembre 1929, Jacques Rigaut se tirait une balle dans le cœur. D'aucuns dirent que l'élément déclencheur du passage à l'acte fut un télégramme envoyé par sa femme américaine.  Le 16 juillet 1982, Patrick Dewaere se tirait une balle dans la bouche devant un miroir. D'aucuns dirent que l'élément déclencheur du passage à l'acte fut un appel téléphonique de sa femme qui lui aurait dit qu'il ne reverrait plus jamais sa fille. On ne peut pas écarter  l'élément déclencheur semblable à la goutte d'eau qui fait déborder le vase, mais les vrais mobiles de celui qui "porte la main sur soi" sont souvent mystérieux pour ceux qui restent. Ces mobiles "appartiennent au monde intérieur, tortueux, contradictoire, pareil à un labyrinthe  et, la plupart du temps, impénétrable" (A. Alvarez). Et comme l'a souligné le suicidé Pavese : "On ne se tue pas par amour d'une femme. On se tue parce qu'un amour, n'importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant." On ne saura jamais vraiment pourquoi Jacques Rigaut et Patrick Dewaere ont mis fin à leurs jours, mais les deux ont vécu comme des feux follets dont la lueur sourde nous éclaire encore aujourd'hui.  Drieu dans son roman avait raconté les dernières heures de son ami Jacques Rigaut. Enguerrand Guépy dans son dernier roman publié aux éditions du Rocher nous raconte les derniers moments du "fauve" Patrick Dewaere, qui l'a longtemps hanté comme un grand frère qui serait parti fâché sur un coup de tête. Ce beau roman Un fauve doit se lire d'une traite, comme on avale un verre d'alcool cul sec. Guépy offre au lecteur une place de premier choix aux côtés du fauve, avec lequel il va partager sa dernière journée. L'identification est réussie.  On ressent le caractère anxiogène, croissant au fil des heures, de cette journée poisseuse de juillet 1982, mais également la vacuité de cette "grande famille" du cinéma qui ne (se) doute de rien. En refermant le livre de Guépy, on se dit que Patrick Dewaere aurait été formidable dans le rôle d'Alain Leroy, il aurait peut-être même surpassé Maurice Ronet. Mais en 1963, Patrick Dewaere avait 16 ans, il interprétait au théâtre un homme qui, face à un miroir, juste avant de mourir voit défiler les événements marquants de sa vie. "Chaque miroir porte mon nom." (Jacques Rigaut)    

Extrait : "Il a eu chaud. Toute cette attention soudain focalisée sur lui, autant de faisceaux de lumière braqués sur l'évadé dans la nuit. Il a vu leurs regards comme des couteaux converger vers son visage imberbe. Leurs yeux réclamaient le sang. Mais ils n'étaient pas tout à fait sûrs de son identité. Ils se sont trop habitués à sa moustache et à ses cheveux longs. Pourtant, il y a quelque chose de si familier dans ce menton à fossette, dans cette démarche tout à la fois animale et maladive. De toute façon, ils vivent leurs derniers moments d'insouciance et ont replongé dans leurs demis. Après, il faudra entrer en désillusion et livrer le monde à l'ennemi irréductible. Ils se construiront sur des souvenirs et vivront de combats fantômes. Ils auront revêtu les habits du mensonge et se nourriront de discours où ils seront les chantres du bien."

Enguerrand Guépy, Un fauve, éditions du Rocher, octobre 2016.



ACTE 2

J'ai déjà écrit ici tout le bien que je pensais de l'écrivain franco-américain Mark Greene en évoquant entre autres son dernier roman 45 tours. Greene vient de faire paraître aux éditions Plein Jour une jolie plaquette de 94 pages, un récit intitulé Comment construire une cathédrale, dans une collection nommée les "Invraisemblables". L'éditeur présente sa maison comme le lieu de la "narrative nonfiction" française, une "exploration de la littérature du réel où l'imaginaire rencontre la vie des gens." Mark Greene ouvre le bal de ce territoire littéraire peu fréquenté en France, avec l'incroyable histoire de Justo Gallego qui s'est mis en tête de construire seul une cathédrale dans la banlieue de Madrid. L'auteur né en Espagne est missionné par ses éditeurs pour faire le récit in situ de cette folie architecturale dont le premier coup de pioche a été donné le 12 octobre 1961. Mark Greene entremêle habilement les digressions autobiographiques de son enfance madrilène et l'histoire de ce facteur Cheval hispanique qui aura consacré sa vie à une œuvre qui restera probablement inachevée. Au fil des pages, un lien improbable se tisse entre les deux hommes. Mark Greene et Justo Gallego partagent le même intérêt pour l'inutile qui devient utile, le même désenchantement du monde, et la même liberté jouissive que procure cet état. Dans les dernières lignes de ce très beau récit, Mark laisse la parole à Justo : "J'aime mieux que rien ne soit jamais fini. Comme ça, je peux y retourner."

Extrait : "Si Justo avait souhaité terminer la cathédrale, il l'aurait conçue plus petite, plus ramassée. Il aurait arrêté un plan, se serait donné des objectifs, comme les promoteurs des milliers d'immeubles qui ont poussé avant 2008, et qui forment désormais ces cités fantômes de l'Espagne contemporaine, frappée par la crise… Ces villes nouvelles, ou plutôt ces banlieues nouvelles, produite pour la classe moyenne, livrées en tranche. Achevées trop vite, trop tôt, trop efficacement, puisqu'elles dont désespérément vides, en attente d'acheteurs qui ne se présentent pas. (…) Il y a comme une compétition, un bras de fer entre la cathédrale et ces immeubles vides, sans affectation. La cathédrale était un projet absurde, conçu par un paysan, un marginal, un fou de Dieu… Un homme d'un autre temps, un pauvre type (cela revient au même).

Mark Greene, Comment construire une cathédrale, éditions Plein Jour, mai 2016.



ACTE 3

 Le fait que l'œuvre d'Emmanuel Bove soit récemment tombée dans le domaine public semble motiver les éditeurs et c'est tant mieux! En janvier 2016, les éditions Sillage publiaient Journal écrit en hiver, ce journal fictif de l'auteur sera son épithalame, à l'égal de celui de l'écrivain Jacques Chardonne, mais en plus pernicieux et cruel. Véritable prouesse littéraire, ce récit de diariste se présente comme l'étude in vitro d'un couple, le mari jouant à la fois le rôle d'initiateur et de cobaye. En février 2016, les éditions Vanloo proposaient une réédition du roman Le Pressentiment, dont le thème est le déclassement social volontaire, qui sera adapté au cinéma par Jean-Pierre Darroussin, lequel m'avait demandé d'apparaître comme figurant dans son film, comme Hitchcock le faisait dans les siens. En juin 2016, les éditions Sillage poursuivaient la réédition des œuvres boviennes en publiant Cœurs et visages, paru en 1928. Ce récit quasi cinématographique est un long travelling à travers un banquet offert par André Poitou, un honnête bourgeois, fraîchement décoré de la Légion d'honneur. C'est l'occasion pour Bove de réaliser une hallucinante galerie de portraits tout en notant les sentiments qui agitent la centaine de convives du banquet. Le livre sera bien accueilli par la critique : "Monsieur Emmanuel Bove continue de faire des livres avec tout et avec rien. Son dernier ouvrage semble une gageure et un tour de force." (L'Echo de Paris du 8 novembre 1928) Autre bonne nouvelle : les éditions de L'Arbre vengeur ont procédé à une troisième réimpression de Mes amis qui un an après sa réédition s'est écoulé à 6 500 exemplaires! Le meilleur pour la fin : le journaliste et écrivain Bernard Morlino, biographe de Philippe Soupault et d'Emmanuel Berl, vient de préfacer une réédition du roman Le Beau-fils dans laquelle il nous apprend qu'Henri Calet et Emmanuel Bove se connaissaient. Une jolie découverte qui ne surprendra pas les amateurs de Bove et de Calet.   

Extrait : "Un pantalon élimé renvoie à une âme au bout du rouleau. Les petites notations sont plus parlantes que les discours sans fin. S'il avait été artiste peintre, Bove aurait peint des bouquets de fleurs fanées. Bove n'a jamais cessé de brosser les destins ratés de gens qui ne sa savent pas se donner d'envergure. Soit parce qu'ils n'en ont pas, soit parce qu'ils ne savent pas gruger leur prochain à des fins personnelles. (…) Lors d'une halte chez un bouquiniste, j'ai déniché Adieu Fombonne, un service de presse NRF 1937. L'exemplaire comporte un envoi : "A Henri Calet, en souvenir des heures passées ensemble. Emmanuel Bove." Fine écriture à l'encre noire. Ce livre, Bove l'a écrit, Calet l'a lu."

Emmanuel Bove, Le Beau-fils, Le Castor Astral, octobre 2016.  





7.9.16

Le Feu follet


Pour ceux qui ont la chance de ne pas l'avoir encore vu, dans le cadre de la programmation de L’Étrange Festival, le cinéma Gaumont Les Fauvettes propose plusieurs projections du Feu follet de Louis Malle : dimanche 11 septembre 2016 à 20h, mercredi 14 septembre 2016 à 17h40, dimanche 18 septembre 2016 à 22h. (Merci à THTH)



"Le Feu follet reste l'un des plus beaux films du cinéma français du XXème siècle. " (Jean-Luc Bitton, "Maurice Ronet, le grand mort du cinéma français"revue Schnock, N° 5, hiver 2013)




12.7.16

Belles vacances


Cévennes


L'incipit proustien de Mark Greene, avec la main de Gérard Manset


ACTE 1

Depuis quelques années, Guillaume Daban organise des dîners dans la grande tradition dix-neuviémiste du salon littéraire et artistique. On y croise musiciens, écrivains, connus ou méconnus, mais également des lecteurs, collectionneurs et passionnés. Je ne suis pas très friand de ce qu'on appelle les dîners en ville, qui sont la plupart du temps ennuyeux et prétentieux, mais chez Guillaume Daban, la simplicité est de rigueur, ses dîners sont sans chichi ni falbala. Il y a quelques invités récurrents comme le voyageur solitaire Gérard Manset : "- Que pensez-vous de Jean-Louis Murat, Gérard? - Nos univers sont proches, mais lui est vraiment triste." Avec mon plus proche voisin de table, l'écrivain Jean-Marc Parisis, nous avons évoqué le marronnier de la déliquescence (sans fin) du monde de l'édition. Lors de ce dernier dîner, j'ai eu aussi le plaisir de retrouver un ami écrivain, Mark Greene, rencontré à l'époque de la défunte et très regrettée revue littéraire Les Episodes. Mark a publié récemment son cinquième livre chez Rivages, 45 tours, un roman savoureux autour d'un tube des années 80 qui fera le bonheur et le malheur de son compositeur. On ne peut pas ne pas aimer l'univers de Mark Greene, drôle et attachant, tendre et nostalgique, à des années lumière du cynisme ambiant. Un livre à lire allongé sur un rocher chauffé par les rayons ardents du soleil d'août au bord d'un gourg (trou d'eau) cévenol, loin de la foule des plagistes.  

Extrait : " C'était un matin de janvier, en 1985, au cours d'un hiver particulièrement froid et neigeux, un hiver d'autrefois, profond, d'un autre siècle, je revois le pull-over qu'il portait ce jour-là, pull-over irlandais et les babouches en cuir qu'il avait rapportés d'Agadir, où il avait passé Noël en compagnie de ses parents, quelques semaines plus tôt."




ACTE 2

Les essais de Bertrand Lacarelle sur Jacques Vaché (Grasset, 2005) et Arthur Cravan (Grasset, 2010) trônent dans notre bibliothèque, mais également son "Salut à Arthur Cravan" dossier hommage au poète boxeur paru dans le n° 587 de la NRF (octobre 2008), ainsi que son "Arthur Cravan est vivant !", autre dossier hommage au neveu d'Oscar Wilde, paru dans le n° 53 de la revue La Règle du jeu (octobre 2011), sans oublier son Pas maintenant ce grand et beau format publié aux éditions Cent pages (2014) qui rassemble des documents cravanesques dont les trente-cinq lettres inédites du poète aux cheveux les plus courts du monde à la journaliste Sophie Treadwell. Un autre livre de Bertrand Lacarelle vient de se glisser dans notre bibliothèque, La Taverne des ratés de l'aventure, (Pierre-Guillaume de Roux, 2015) un passionnant récit-gigogne écrit à la première personne, consacré principalement au poète lyonnais Stanislas Rodanski (1927-1981), le fil conducteur du récit, ce "surréaliste extrême" interné volontaire à 27 ans qui passera les 27 dernières années de sa vie dans un hôpital psychiatrique. En 1948, lors de leur exclusion du mouvement surréaliste, Rodanski et le poète Claude Tarnaud avaient fondé par dérision le "Club des ratés de l'aventure", comme le souligne Bertrand Lacarelle, "Les Ratés de l'aventure surréaliste sont les vrais surréalistes." Dans la Taverne de Lacarelle (dont on aimerait dénicher l'adresse), on croise quelques habitués qui nous sont familiers comme l'écrivain franco-égyptien Albert Cossery, Henri-David Thoreau l'auteur de Walden, la vie dans les bois, le critique d'art et romancier Bernard Lamarche-Vadel, le cinéaste J.F. Ossang, le vagabond Jack Kerouac, le suisse malheureux Fritz Zorn, et notre ami le feu follet Jacques Rigaut… Nous avons lu également de Bertrand Lacarelle, un très beau texte sur quelqu'un que nous apprécions particulièrement ici, Baudouin de Bodinat, texte paru récemment dans le n° 63 de La Revue littéraire (mai-juin-juillet 2016). 

Extrait La Taverne des ratés de l'aventure : "Les chambres mortes sont des chambres d'écho, ce qui s'y est passé ne cesse de revenir frapper nos esprits. La chambre de Jacques Rigaut à la Vallée-aux-loups - où il s'est suicidé quelques mois avant Maïakovski, d'une balle dans le cœur - est suspendue dans un film. Grâce à Louis Malle et Pierre Drieu la Rochelle - l'auteur du Feu follet écrit en souvenir de son ami -, nous pouvons y entrer à notre guise. Et c'est une gnossienne de Satie qui en est le sésame. Derrière la porte, Alain (Rigaut) prépare soigneusement son arme et pousse la délicatesse jusqu'à disposer une serviette pour ne pas tâcher son lit. Alain est un véritable raté de l'aventure, sans volonté, naufragé d'un monde bourgeois superficiel. Il réussit son suicide, une aventure par défaut."

Extrait à propos de BdB : "Baudouin de Bodinat est un homme des bois qui vit quelque part au cœur de la France. Lorsqu’il sort de chez lui, poussé par l’insomnie ou la nostalgie, il contemple l’Univers -- privilège réservé à ceux qui ont fui les villes -- et, DE LÀ-HAUT, aperçoit la “couche gazeuse” au fond de laquelle l’humanité agonise en toute innocence, en toute tranquillité. Baudouin de Bodinat est un intranquille qui a lu Simone Weil. Avec elle, il s’efforce de ne pas relâcher son “attention” et se laisser distraire par notre âge de la communication globalisée, de la technique déshumanisée, des ILLUMINATI cybernétiques, de l’Argent, en un mot, de l’Apocalypse. Ses méditations nocturnes sont la voix off du film catastrophe auquel nous assistons, dans une salle qui n’est autre que la caverne du confort intellectuel. Ce livre ressemble aussi à L’ENFER de Jérôme Bosch : une forme somptueuse (esthétique de l’écriture, beauté plastique, précision des descriptions) pour la figuration de la monstruosité, de l’absurdité (parfois drolatique), du monde moderne. Pourtant, nulle violence dans la langue de Bodinat, au contraire, une sorte de douceur objective : nul besoin d’effets de manche, pour convaincre, le constat suffit, rehaussé de cette clarté sublunaire qui caractérise son style et sa pensée. (…)Voilà donc où nous en sommes, et quiconque y trouvera à redire sera appelé passéiste, réactionnaire, pauvre nostalgique, voire fasciste. On trouvera bien sûr que Bodinat exagère, qu’il va trop loin, mais QUI va trop loin ? De tout cela, ce tableau à la Jérôme Bosch où l’on voit que l’Apocalypse a déjà eu lieu, qu’il est peut-être déjà trop tard, il ressort une seule question : que faisons-nous ? Baudouin de Bodinat note avec flegme : “Et s’il doit y avoir des malheureux appelés à continuer notre espèce, notre imbécile passivité d’aujourd’hui encore à cet égard leur sera UN PRODIGE ACCABLANT."  (Merci à Henri Graetz pour la retranscription)




"L'éternité, où la passerez-vous?" 
Photographie ayant appartenu à Jacques Rigaut


ACTE  3 

Restons avec Rigaut, enfin plutôt avec celui qui enviait son détachement, Drieu. Nous avions lu avec intérêt Fontenoy ne reviendra plus (Stock, 2011), le portrait par Gérard Guégan du dadaïste, opiomane, communiste, écrivain, aventurier, homme à femmes, doriotiste, collaborationniste, Jean Fontenoy qui se suicida dans les ruines de Berlin en avril 1945. Cette fois-ci, Guégan a fait plus concis, une "fable" de 130 pages, Tout a une fin, Drieu (Gallimard, 2016) dans laquelle il imagine la dernière nuit de l'auteur du Feu follet avant son suicide, sous la forme d'un procès à huis clos avec pour juges un groupe de résistants communistes. La fable s'achève sur un joli poème de Reverdy. Guégan évoque Rigaut une seule fois dans son texte, quand Drieu remercie la résistante d'avoir vengé Rigaut en lui crachant au visage. On se souvient qu'à la date du 5 janvier 1930, Drieu avait noté dans son agenda : « Je t’ai tué Rigaut, j’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer. » Drieu merci.

Extrait : "C'est qui, Rigaut ? demande Héloïse. C'est Jacques Rigaut, lui répond Marat, un surréaliste dont ce monsieur a été l'ami et qui lui a inspiré le personnage de Gonzague dans Le Feu follet. - Tu oublies, dit Maréchal, que Gonzague était déjà le héros de La Valise vide. - Je déteste cette nouvelle… Reprenons!"





ACTE 4

André Breton avait stipulé dans son testament que sa correspondance ne soit publiée que cinquante ans après sa mort (1966). Nous y sommes. Deux volumes par an seront publiés. Un ensemble éditorial qui représente tout de même quelques milliers de pages. J'avais eu le privilège il y a dix ans de consulter chez Sylvie Sator (fille de la première épouse de Breton) les lettres de Breton envoyées à sa mère Simone Kahn. Aube Breton-Elléouët (fille d'André Breton et Jacqueline Lamba) m'avait gentiment accordé l'autorisation de consultation de cette correspondance. J'avais lu avec beaucoup de plaisir ces lettres d'André à Simone tout en retranscrivant les passages où Rigaut était évoqué. J'aurais bien aimé lire les réponses de Simone, mais certains supputent que Breton, après avoir découvert en 1928 la liaison de Simone avec Max Morise, ait détruit dans un accès de colère les lettres de son épouse. On espère que cet autodafé épistolaire n'a pas eu lieu et que les lettres de Simone resurgiront un jour. Pour l'heure, c'est Gallimard qui ouvre le bal en publiant les lettres d'André Breton à Simone Kahn (1920-1960), celles-là mêmes que j'avais lues il y a une décennie. Une belle édition dans la classieuse Collection Blanche, sous la direction de Jean-Michel Goutier, égayée de quelques photos d'André et Simone et de fac-similés de la correspondance. Un ouvrage qui ravira les historiens et passionnés du mouvement surréaliste. On attend impatiemment la suite.

Je souhaite de belles vacances à ceux qui partent, mais aussi à ceux qui restent et vous donne rendez-vous à la rentrée.

Extrait : « Samedi 7 août 1920. Je pense à ce que vous m’avez dit d’Apollinaire : il vous berce. Mais vous pouvez encore lui demander autre chose. (…) Le numéro de la N.R.F. cause un profond dépit à la presse. J’ai là quelques coupures assez amusantes. Je me persuade avec joie qu’on n’a pas compris.

J’ai reçu de Jacques Rigaut une lettre dont certains passages sont émouvants. Je lui reproche un peu son automatisme. Si l’on ne veut pas aller au pôle, on n’a avant de partir qu’à dérégler les boussoles. On aura tout au moins des illusions plus drôles. J’ai appris à ne plus parler de la mort avec passion.

Je me suis mis hier à relire les Illuminations. C’est tout de même très bien. Je me suis aperçu avec stupéfaction que le texte est parfaitement intelligible, au contraire de ce que je laissais dire en général. Pas une obscurité. J’ai eu un autre étonnement : la femme tient dans la pensée de Rimbaud une place considérable, c’est simple, il la confond avec tout. Il n’est pas celui qui dit : « La femme est à mes pieds ! » (…) Aimez-vous comme moi les questionnaires niais dans le genre de : « Quel est votre poète préféré ? votre peintre ? votre musicien ? » Je vous en envoie un qui a été proposé par Max Jacob, souhaitant que ce petit jeu sans conséquence puisse vous distraire. Vous permettez ? Au moment de fermer ma lettre, je déchire ce papier, par trop indiscret et ridicule. André B. »

27.6.16

Les racines du mal

"Si tu veux cacher une aiguille ne la planque pas dans une meule de foin. Cache-la dans un tas d’aiguilles." (Maurice G. Dantec 1959 - 2016)